Redonnons du sens au partage.

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Image Par GotCredit - Flickr

« Économie du partage » ou « sharing economy »… Des termes que vous avez probablement déjà entendus à de nombreuses reprises. Mais savez-vous ce qui se cache vraiment derrière ces mots ? Non ? Et bien c’est normal ! Cette expression est intensivement utilisée pour parler d’économie collaborative, la plupart du temps en référence à des startups du domaine. Ce terme est souvent employé à tort et nous allons essayer de comprendre pourquoi.

A l’origine, un terme anglais

L’expression « économie du partage » est une traduction littérale de l’anglais sharing economy, qui, comme définie par Rachel Botsman  (The Sharing Economy Lacks A Shared Definition), désigne « un modèle économique basé sur le partage d’actifs sous-utilisés, allant des espaces aux compétences en passant par les objets, de façon monétaire ou non ».

Définitions

Définitions par Rachel Botsman

Elle est souvent utilisée pour parler d’entreprises dont le secteur d’activité est celui de l’économie collaborative qui, elle, peut être définie comme « une économie construite sur des réseaux distribués d’individus connectés et de communautés  par opposition aux institutions centralisées, qui transforme notre façon de produire, consommer, financer et apprendre. »
Ces deux définitions proposées par Rachel Botsman permettent de mieux saisir ce qui se cache derrière ces deux idées. L’économie du partage est davantage un mouvement de l’économie collaborative qu’un synonyme.

Mais au final, les différences entre ces termes sont subtiles, et finalement peu significatives. Il suffit sans doute de comprendre que l’économie collaborative fait non seulement référence à la priorité de l’accès sur la possession, mais aussi et surtout à l’idée de communautés décentralisées. C’est ce sur quoi se fondent les startups se disant issues de l’économie du partage.

Ce qu’il y a de problématique dans la terminologie

Au-delà des détails de définition de ces termes, il existe une polémique quant à ce que recouvre le terme « partage » lui-même. Bien que le partage n’implique pas nécessairement une totale gratuité, pour la majeure partie d’entre nous, partager sous-entend faire une action désintéressée. En partageant, nous n’attendons (en général…) rien en retour, si ce n’est une forme de gratitude. C’est d’ailleurs ce que l’on apprend aux enfants dès leur plus tendre âge : partager avec ses frères et sœurs, ses parents et amis est un acte qui devrait être naturel et sans contrepartie.

Photo par Toban B. - Flickr.com

Photo par Toban B. – Flickr.com

Alors même que le terme économie, désignant « une activité humaine qui consiste en la production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services. », ne fait explicitement pas référence à une quelconque monétisation, notre société y associe une transaction monétaire ou du moins sujette à contrepartie. Or, cette expression juxtapose partage et économie, deux termes que l’on oppose -abusivement- en pensée.

Sans doute que le biais le plus important lorsque l’on parle d’économie du partage est introduit par les entreprises qui n’utilisent le mot partage qu’à des fins marketing. De nombreuses entreprises se targuent d’appartenir à l’économie du partage, alors même qu’elles n’offrent aucun moyen d’échanger sans contrepartie autre que monétaire, excluant de fait de nombreux individus n’ayant pas la chance de posséder un bel appartement dans Paris, ou une voiture attractive dans une grande métropole. Difficile alors de vanter les mérites de cette économie « post-capitaliste », censée ré-humaniser notre consommation et notre économie, lorsque votre activité repose exclusivement sur les mêmes rouages jugés aujourd’hui dépassés…

Quelle serait finalement la véritable innovation de ces plateformes ? Mutualiser des biens ne leur appartenant pas pour dégager du profit – sur leur location ou leur vente – via la mise en relation des propriétaires…. Presque aucune de ces entreprises ne permet à ses utilisateurs de partager leurs biens de façon totalement gratuite, laissant cette forme plus authentique de « partage » aux réseaux locaux ou associatifs.

Ce qu’on attend vraiment de l’économie du partage

Des motivations économiques avant toutCette forme d’économie s’est développée pour répondre à certaines attentes des consommateurs faisant face aux multiples crises des dernières décennies ; qu’elles soient économiques, politiques, environnementales ou encore sociales. Des consommateurs de plus en plus nombreux ont pris conscience de l’impact que peuvent avoir leurs décisions d’achat et du pouvoir qu’ils ont en tant que consommateurs. C’est ainsi qu’est né le concept du consom’acteur. Un consommateur qui se revendique acteur de sa consommation, conscient de la relation entre sa consommation et son impact environnemental, économique, politique et sociétal, et donc du monde dans lequel il évolue. L’économie du partage apparaît alors comme une forme plus acceptable de consommation : plus morale, car associée à des valeurs telles que l’entraide, la solidarité voire l’altruisme.

Pourtant, la majeure partie des individus s’essayant à la consommation collaborative avancent comme premier argument l’aubaine économique qu’elle peut représenter. C’est d’ailleurs le mot d’appel d’une grande partie des sites nés de cette mode de l’économie du partage. « Économisez », « Complétez vos revenus », « Faites des économies » marchent bien mieux que « covoiturez pour protéger la planète », « partagez votre maison gratuitement », « prêtez votre voiture gratuitement ». On note d’ailleurs que les plateformes qui connaissent les plus grands succès -ou du moins, les plus visibles-, sont celles qui sont susceptibles de rapporter le plus aux propriétaires (location de logement, de voiture etc.), tout en faisant dépenser moins aux utilisateurs que ne l’aurait fait le secteur traditionnel (ou « professionnel »).

Des pratiques dévoyées

Si, à l’origine du mouvement, de nombreuses plateformes permettait de partager, au sens premier du terme, le vent a très vite tourné. Ce fut notamment le cas de la plateforme couchsurfing.com, pionnière du partage (gratuit, donc) de logement entre particuliers, qui s’est très vite fait voler la vedette par AirBnB dont la puissance de frappe marketing a naturellement été plus impressionnante après de multiples levées de fonds. De superbes photos prises par des professionnels dédiés, des appartements offrant des prestations dignes d’hôtels ou de palaces pour certains… On est bien loin de la place sur le canapé et de la sympathique visite du quartier proposés sur couchsurfing.com. Mais cela a un prix. Finies gratuité, et découverte de cultures et de personnalités, bonjour le paiement sécurisé sur internet avec commission prélevée par la plateforme, l’échange de clés et les brochures touristiques sur le comptoir à l’entrée…

Autre exemple, celui de covoiturage.fr qui à l’origine ne faisait que permettre la mise en relation des conducteurs avec des passagers à l’occasion d’un trajet ponctuel. Aucune transaction financière formelle, juste une participation aux frais du voyage convenue entre les covoitureurs. Avec l’avènement de BlaBlaCar, ces petits arrangements et cette bonne volonté sont remis en question. Les paiements se font d’avance sur le site qui prélève sa commission, les trajets se font plus chers, plus récurrents et sont plus formels. Vous pouvez même choisir le type de « chauffeur » qui vous convient le mieux, du plus au moins bavard (et ce n’est pas pour rien que BlaBlaCar s’appelle ainsi).

Ces changements ont de nombreux avantages, certes, mais ils ne plaisent pas à tous. Les utilisateurs précoces de ces plateformes sont les premiers à s’en plaindre. L’esprit de partage qui faisait tout le charme de ces communautés a vite disparu au profit de celui de la rentabilité. Cette recherche de profit peut difficilement être reprochée aux plateformes qui, en tant qu’entreprises, ont par ailleurs des frais de fonctionnement et des coûts associés à la sécurisation des transactions. Il revient cependant à ces plateformes de recourir à la sémantique du partage avec modération dans leur communication et dans leur relation avec leurs utilisateurs, en fonction des formes de gratuité et d’entraide que ces plateformes offrent réellement.

Dans le fond, la critique n’est pas celle de la monétisation de certains services, parfois indispensable pour convaincre suffisamment d’utilisateurs, mais bien l’emploi de termes inappropriés à des fins de marketing. Il s’agit souvent tout simplement de faire parler de son business en profitant de termes qui ont le vent en poupe et sont au goût du jour… Un vrai défi à relever pour ces plateformes ? Préserver un réel espace de gratuité et d’entraide entre utilisateurs, tout en permettant des transactions monétaires pour impliquer le plus grand nombre dans des pratiques qui permettent souvent de réduire le gaspillage de temps et de ressources.

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2 réponses

  1. Marie Guru dit :

    Merci pour cet article très complet et intéressant.

    Après l’avoir lu « je me suis dit » qu’il est difficile pour une personne de changer son mode de consommation d’un jour au lendemain. Je m’explique.

    L’économie de partage est utilisée par la grande majorité des français depuis quelques années sans même qu’ils s’en aperçoivent . Par contre, le fait de leur dire clairement qu’il est bon de partager des biens ou services gratuitement avec les inconnus devient moins intéressant. Par conséquent, les plateformes du type Blablacar, Airbnb ou plus petites comme Ilokyou et Tryngo sont là pour attirer la population à partager puisque c’est monétisé, donc plus attirant.

    Je suis d’accord que ce type d’outil s’éloigne de la valeur initiale de l’économie collaborative mais cela permet de réutiliser les ressources existantes, créer des liens et participer au changement économie qui selon moi est bien entamé.

    • Bonjour Marie,
      Vous avez raison, l’économie collaborative est pratiquée par beaucoup de Français. Avec elle nous tendons vers des modèles plus vertueux, de consommation raisonnée et recréons du lien social.
      Nous ne critiquons en rien ce modèle économique, bien au contraire Sharinblog existe pour le démocratiser.
      Cet article traite uniquement du mot « partage » lui-même, qui d’après nous n’est pas toujours employé à bon escient. Les startups s’étant essayées au pur partage ont malheureusement souvent échoué, faute de fédérer suffisamment d’utilisateurs. Les entreprises que vous citez ont tout à fait leur place dans le modèle économique collaboratif ! Nous ne questionnons que le sens et l’emploi du mot « partage » en particulier lorsqu’il n’est pas laissé de place à l’échange gratuit.
      Merci de nous avoir fait part de votre ressenti !
      A très vite,
      Marie-Gabrielle

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